Revue Sextant

  • La guerre froide n'est pas qu'un bras de fer entre deux puissances politiques qui mesurent leurs capacités militaire, nucléaire, technologique et scientifique. S'y joue également une lutte pour gagner un pouvoir d'influence culturel beaucoup plus large et profond. Les deux blocs prétendent, notamment, défendre et incarner les normes de genre et de sexualité les plus justes et les plus en phase avec le «vrai» bonheur et l'harmonie amoureuse, ferments indispensables d'une société en bonne santé. Pour ce faire, ils puisent tous les deux dans les savoirs de la sexologie, alors en plein bouleversement. L'époque est en effet marquée par le développement de machines dont on attend qu'elles mesurent les performances sexuelles. Les progrès de l'imagerie médicale laissent croire en un avenir où tous les aspects du corps humain seront visibles et, donc, soignables (voir la photo de couverture: le psychiatre W.Reich à la recherche d'une force vitale universelle).
    Les études ici rassemblées montrent que, dans le domaine de la sexologie, le rideau qui sépare l'est et l'ouest était pour le moins déchiré, pour reprendre le titre d'un film d'Alfred Hitchcock qui traite d'espionnage scientifique. Les scientifiques, justement, et leurs théories sur la sexualité circulent d'autant mieux que l'un comme l'autre bloc partagent des valeurs communes de valorisation de la famille traditionnelle et de hantise de l'homosexualité. Des deux côtés, les sexologues, alors en voie de professionnalisation, tentent d'élaborer une expertise congruente avec le supposé savoir scientifique, le vécu raconté par leurs patient·es, les directives du régime dont ils dépendent et une société progressivement conquise par le discours de la «révolution Sexuelle». Entre conservation et subversion, ils soufflent ainsi le chaud et le froid sur les représentations de la sexualité.

  • Le slogan féministe des années 1970 « Un enfant quand je veux, si je veux » résonne encore aujourd'hui. Il pose la question de la liberté de choix dans l'espacement des naissances, dans la décision des femmes d'être mère. Il interroge peu le choix de ne pas être mère. Pourtant, elles sont nombreuses à avoir fait le choix d'une vie sans enfant. Face à « l'évidence du naturel », devant l'injonction moderne au désir d'enfant, ces femmes sont souvent qualifiées de déviantes, d'anormales, d'égoïstes. Ne pas avoir d'enfant par choix demeura longtemps un impensé, y compris dans la recherche scientifique. Depuis plusieurs années, des mouvements et des groupes antinatalistes radicaux se font remarquer sur la scène médiatique par des déclarations fracassantes, des happenings ou des événements. Ceux et celles qu'on appelle désormais les « croisés de la dénatalité » se font plus visibles et revendiquent publiquement leur non-désir d'enfant. Ils et elles avancent des arguments démographiques, politiques ou écologiques. En même temps, des essayistes comme Élisabeth Badinter dénoncent une pression croissante pesant sur les femmes pour les inciter à devenir mères et à une renaturalisation de la maternité. Par ailleurs, l'expérience de la maternité elle-même se transforme et se diversifie. Ainsi, des mouvements qui ont longtemps rejeté l'institution de la famille ont récemment demandé d'y avoir accès. On le voit, la maternité et le refus de celle-ci sont au coeur de nombreux débats contemporains.
    Ce numéro de Sextant interroge ces mouvements et ces débats autour de la non-maternité, en définit les contours et interroge le passé afin de mieux cerner les questionnements actuels. Que signifie ne pas être mère aujourd'hui ? Quels jalons et événements ont rendu ce choix possible dans la société d'aujourd'hui ?

  • "Les femmes aiment-elles la guerre ?". Au vu des nombreuses mobilisations de femmes en faveur de la paix, nous serions tentées de répondre à cette question par la négative. A bien y regarder cependant, les femmes ont de tout temps pris part à la guerre, d'une manière ou d'une autre. Pour quelles raisons certaines oeuvrent-elles avec acharnement pour la paix alors que d'autres s'engagent comme résistantes, combattantes ou "terroristes" ? Quels sont les vécus des femmes dans les luttes guerrières ou pacifistes ? Malgré leur motivation, les femmes rencontrent-elles des obstacles dans les institutions liées à l'univers de la guerre ? A partir de regards psychosociaux, sociologiques, historiens et politologiques, les textes qui composent ce volume apportent des réponses à ces questions.
    En mettant en lumière les multiples manières de penser le lien entre femmes, guerre et paix, ils permettent d'interroger davantage le rôle des femmes et les rapports de genre à l'oeuvre dans nos sociétés.

  • Dans un contexte socio-culturel propice à l'expression de l'ego, aux épanchements personnels et à l'exhibition de l'intériorité, des créatrices explorent le filon intimiste, souvent avec une audace et une crudité que leur envient leurs alter ego masculins.
    Que ce soit dans la littérature, les arts plastiques ou le cinéma contemporain, les artistes sont en effet de plus en plus nombreuses à décrire l'expérience (fictionnelle ou subjective) de l'intime, puisant volontiers dans les détails de leurs vies (sexuelles) respectives. Au coeur de ces nouvelles formes, l'hybridation des discours, critique, théorique et intime, est de mise, provoquant un réaménagement considérable au sein des genres, et du genre.
    Ce volume s'interroge à la fois sur les pratiques sexuelles que couvre cette idée de l'intime, l'évolution du contenu des oeuvres, du XIXe siècle à aujourd'hui, ainsi que sur les différentes modalités discursives qui véhiculent ces visions (des journaux écrits et correspondances, réels ou fictifs, des oeuvres d'art, des films documentaires ou de fiction). L'enjeu des textes repris dans ce volume se situe aussi au niveau de la pertinence d'un tel phénomène et de la spécificité d'un discours "féminin" par rapport à ces pratiques créatives.

  • En septembre 2015, un nouvel acteur est apparu sur la scène des études de genre : STRIGES. Cette structure de recherche interdisciplinaire sur le genre, l'égalité et la sexualité constitue une des équipes fondatrices de la Maison des Sciences Humaines de l'ULB. En échappant aux divisions facultaires et disciplinaires, Striges permet aux architectes de collaborer avec des historiens et des juristes, aux psychologues de travailler avec des linguistes ou des anthropologues, aux sociologues de côtoyer des économistes et des philosophes.
    Ce numéro de Sextant souhaite faire connaître la vivacité et la diversité du travail mené à Striges en balayant un large éventail de questions et de disciplines. Il permet aussi à nombre de doctorant-e-s et postdoctorant-e-s de faire connaître leurs recherches. Par l'inclusion de plusieurs hommages à des collègues et à des personnalités récemment décédées, il inscrit Striges dans une lignée et revendique un héritage qui rend possible le travail actuel.

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